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Kolwezi, l’autre face de l’exploitation minière : Voyage au cœur d’une injustice

« Congo, pays solution ou zone sacrifiée ? » Amnesty Internationale pose cette question qui est presque provocatrice, mais qui suffit à elle seule pour creuser l’abcès et illustre à quel point l’expansion des opérations minières des entreprises multinationales à Kolwezi, au Sud de la RDC, a eu un impact négatif sur la vie des certaines communautés de Kolwezi et des alentours. Dans son rapport ( de 98 pages) intitulé « Alimenter le changement ou le statu quo? », Amnesty International fait part de ses conclusions après des recherches menées autour de quatre projets d’investissements miniers à Kolwezi, dans la province de Lualaba.

Ensemble avec l’ONG dénommée Initiative pour la bonne gouvernance et les droits humains( IBGDH), basée à Kolwezi, Amnesty International en est arrivée à la conclusion qui peut être résumée de la manière suivante : derrière le visage prospère d’une industrie minière florissante à Kolwezi, meurent en silence des communautés, victimes d’expropriation brutale débutée depuis 11 ans.
Kolwezi est une ville de la République Démocratique du Congo d’où sont extraits une grande partie du cobalt du Congo. La ville est surnommée « capitale mondiale du cobalt ». Le Congo possède environ la moitié des réserves mondiales du cobalt et représente 70% de la production mondiale. La RDC détient également la 7 ème réserve du cuivre au monde. Selon l’agence internationale de l’énergie (AIE), le cuivre est le minerai le plus utilisé dans les technologies qui utilisent « une énergie propre », tandis que le cobalt est un minerai essentiel à la plupart des batteries lithium-ion, élément essentiel pour les voitures électriques, notamment.

Dans la quête des énergies propres pour pour accélérer la mise en place d’une économie décarbonée en réduisant le recours aux énergies fossiles, le Congo attire des investissements dans le secteur minier. Depuis l’année 2002, à la faveur de la publication du code minier, la RDC avait relancé le secteur minier en attirant les entreprises étrangères. Le Congo avait intentionnellement accordé des avantages aux investissements dans les mines pour booster un secteur, tombé en ruine suite à la dégringolade générale que connaissait le pays.
Voilà ce qui a occasionné un investissement massif à Kolwezi. Des majors miniers, à la recherche des minerais pour la transition énergétique, atterrissent à Kolwezi, une ville d’environ 215 kilomètres carrés avec une population estimée entre 500 000 et 1000 000.

Des entreprises ont découvert par la suite que sous la terre des quartiers habités, se cachaient des gisements riches en cobalt et cuivre. La découverte des gisements s’est faite, même sur des terres où des agriculteurs avaient leurs champs. Voilà comment commencent alors des expulsions forcées des agriculteurs et des propriétaires de terres. Une dame du nom de Ilunga Kadjele Elysée, amenée à Kinshasa par Amnesty International pour témoigner, à l’occasion de la publication de son rapport, a raconté à Géopolis comment, elle et 143 autres agriculteurs ont été expulsés de leur terres (dans le village de Tshamudenda, aux alentours de Kolwezi) et champs en 2017 par la garde républicaine, une unité présidentielle, moyennant, selon elle. « Nous étions allés dans nos champs, mais nous avons été chassés par les soldats. Certaines femmes ont subi des viols dans ces expulsions brutales. Certains d’entre nous sont morts depuis. Actuellement, nous n’avons plus où aller cultiver pour notre survie. Nous avons été réinstallés sur d’autres terres, mais les champs sont très loin. Moi, mon âge ne me permet plus de parcourir de longues distances. Nous demandons au gouvernement de nous aider dans notre combat ». Cette dame, d’une soixantaine d’années ou même septante, réclame une indemnité juste à l’entreprise Metalkol RTR qui, en réaction, après une forte pression de la communauté de Tshamudenda, a écrit que Metalkol « n’exerce aucun rôle de commandement ni de contrôle quant au déploiement des FARDC (l’armée Congolaise). Metalkol a ajouté que les militaires « n’avaient pas participé à une quelconque activité de réinstallation ou d’indemnisation des cultures, entreprise par Metalkol ». « Nous déplorons tous les cas de violences sexuelles et avons assuré le suivi des affaires auprès des toutes les populations…Au moment où nous rédigeons notre réponse, aucun cas de viol dont la victime serait une femme enceinte n’a été signalé aux chefs ni à leurs comités respectifs, dont font partie certains des 144 agriculteurs… »

Amnesty International et l’Initiative pour la bonne gouvernance et les droits humains (IBGDH) se sont entretenus en 2022 avec plus de 130 personnes concernées par quatre projets miniers similaires dans la ville de Kolwezi et aux alentours. Géopolis a également recueillis le témoignage de Joseph Kitenge dont la nièce avait été grièvement brûlée au bras en novembre 2016, alors que les soldats (de la garde républicaine, selon le témoignage des victimes) avaient complètement brûlé leur village du nom de Mukumbi ( aux alentours de Kolwezi) pour forcer les habitants du village à quitter, en vue d’une exploitation minière, selon le récit de Ernest Miji, chef du village, cité dans le rapport. Le village est devenu une concession où l’entreprise Chemaf extrait 20 000 tonnes de cuivres et 16 000 tonnes de cobalt chaque année.
« Je demande au gouvernement de m’aider pour que l’entreprise Chemaf soigne ma nièce. À part les soins de santé, cette compagnie doit indemniser ma nièce. Ma nièce doit être prise en charge parce qu’elle souffre depuis sa brûlure en 2016 ». Joseph Kitenge admet avoir perçu 950 dollars américains, mais lui, ainsi que tous les villageois de Mukumbi ne savaient pas qu’il s’agissait d’une indemnisation pour quitter le village. « Certains d’entre nous ont reçu 50 dollars américains. La plus grosse somme que certains ont reçue c’était 1500 dollars américains ». « Nous n’avons jamais discuté avec Chemaf directement. Le gouvernement provincial (de la province de Lualaba) ne doit pas faire des choses à notre place », dit-il.

Chemaf a réfuté les accusations des villageois. Cette compagnie a indiqué qu’elle n’était « pas impliqué dans la destruction de Mukumbi ». Chemaf a déclaré à Amnesty International et à IBGDH « n’avoir aucune relation avec la garde républicaine et ne pas diriger ce groupe ni lui donner des ordres. » Chemaf a ajouté ensuite que ces militaires étaient présents sur le site avant que l’entreprise en obtienne la concession, peut-on lire dans le rapport d’Amnesty International.

D’autres témoignages ont été faits par un des habitants du Quartier Gécamines, à Kolwezi. Dans ce quartier résidentiel, des sites gigantesques d’exploitation minière jouxtent les maisons d’habitation. Plusieurs propriétaires de maisons ont été délocalisés pour que la Compagnie Commus commence l’exploitation. Depuis 2012, cette compagnie détenue à 28% par la RDC et à 72 % par la Chine, produit 128 000 tonnes de cuivres et 2 506 tonnes de cobalt chaque année. « En 2020, Commus a informé un deuxième groupe de plus de 200 familles qu’elles seraient expulsés », lit-on dans le rapport. Une des personnes délocalisées, Edmond Musans, qui est venu à Kinshasa, avec Amnesty International, se plaint encore des « sommes modiques » perçues par lui en guise de compensation. « Je n’avais pas mon mot à dire quant au montant perçu. J’avais une grande maison. Mais, actuellement, je suis incapable de reconstruire cette même maison. J’habitais en ville. Nous avons été relocalisés à 20 kilomètres de ce quartier, dans de mauvaises conditions », a déclaré Edmond Musans à Géopolis. Amnesty International affirme que « les expulsions mises en œuvre par Commus entre 2016 et 2021 ne respectaient pas les critères de procédure ».

Les expulsions pourraient continuer à Kolwezi et dans ses environs, à mesure que de nouveaux gisements seront découverts. Une carte établie par le ministère des mines de la RDC montre qu’une grande partie de cette ville se trouve à proximité des mines ou sur des terres contenant des gisements potentiellement riches en minerais. « Il se peut que la majeure partie de la ville soit sacrifiée au profit des activités minières à l’avenir, et que pratiquement tous ses habitants risquent ainsi l’expulsion », alerte Amnesty International. Entre 1972 et 1974, le Bureau d’études d’aménagement du territoire et d’urbanisme à Lubumbashi, avait réalisé une étude visant à déterminer s’il était possible de déplacer Kolwezi et avait proposé que la ville soit reconstruite à l’Est de la mine de Mutoshi. Le gouvernement avait pris, à l’époque, bonne note de ce plan mais rien n’avait été mis en œuvre.
Aujourd’hui, un plan est en gestation pour, élargir la ville.
La crainte de certains est d’autant plus fondée, que, comme le fait remarquer l’agence internationale de l’énergie, « la demande du cobalt découlant du développement des véhicules électriques devrait augmenter d’un facteur 7 à 20 d’ici 2040 ».

« Nous savons qu’il y a des intérêts économiques, mais ce qui importe c’est de rappeler que la RDC a ratifié aussi des traités internationaux qui l’obligent à respecter droits humains dans tous les domaines. Ce qui importe c’est le respect non seulement du droit international, mais également du code minier Congolais. Nous tenons le gouvernement Congolais responsable d’un standard qu’il a défini lui-même », a déclaré à Géopolis Candy Ofime, avocate, membre de l’équipe, en charge des questions du climat à Amnesty International. « Je pense que c’est important pour le gouvernement Congolais de ne pas avoir un double discours, parce que la RDC se positionne comme un pays solution à la crise climatique de par ses tourbières, ses minerais et la forêt tropicale », a ajouté Candy Ofime, avant de conclure :  » je ne pense même pas qu’il y ait réticence complète des autorités Congolaises ».

Dans une lettre où il réagissait aux conclusions préliminaires d’Amnesty International et de IBGDH, le ministère des mines avait souligné que le code minier avait été révisé de façon à s’assurer que « les droits humains en général et ceux des populations riveraines des sites miniers en particulier sont scrupuleusement et entièrement respectés lors du processus d’installation d’un projet minier. »

Patrick Ilunga

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